فداك أبي وأمي يا رسول الله

Marzouki : "La France ne nous comprend pas"

Propos recueillis à Carthage par Sihem Souid

samedi 19 mai 2012

Le président de la République tunisienne, Moncef Marzouki, s’explique sur les islamistes, les femmes et la laïcité.

Moncef Marzouki a appelé François Hollande pour le féliciter.

Moncef Marzouki a appelé François Hollande pour le féliciter. © Nicolas Fauqué / Le Point

Le Point : Après le Printemps arabe, assiste-t-on à un hiver islamiste ?

Moncef Marzouki : Les révolutions devaient avoir lieu, les dictatures étaient insupportables. Je savais qu’on était sur un volcan, mais je ne savais pas quand l’éruption aurait lieu. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Le XVIIIe siècle a été celui de la Révolution française, le XXe celui des révolutions russe et chinoise, le XXIe sera celui de la révolution arabe. Ces bouleversements vont mettre des années à se consolider. Quelles nouvelles configurations politiques et sociétales émergeront ? Seront-elles viables ? Le fait est que la situation est bien meilleure aujourd’hui qu’hier. À propos de l’hiver islamiste, la France est le pays le plus proche de la Tunisie et celui qui nous comprend le moins bien au sein de l’Europe. Est-ce la grille de lecture "religieuse" des Français qui les empêche de se rendre compte de ce qui se passe dans le monde arabe ?

Que voulez-vous dire ?

L’islam n’est pas l’islamisme, l’islamisme n’est pas le terrorisme et l’islamisme s’écrit au pluriel. Le spectre islamiste est extrêmement large. En Tunisie, nous avons affaire à sa partie centrale, l’équivalent du parti démocrate-chrétien en Italie. Cette partie centrale, nous l’avons démocratisée. Avant la révolution, nous avons souffert et combattu la dictature ensemble. Les islamistes, torturés par Ben Ali, ont appris aux côtés des démocrates, réprimés par le même régime. La révolution arabe a poursuivi la démocratisation des partis islamistes. Quant aux salafistes, ils sont l’équivalent de l’extrême droite européenne. Ils sont dangereux et l’on n’est pas parvenu à les démocratiser. Mais il faut cesser les analyses simplistes et la confusion entre islamisme et salafisme. En Tunisie comme ailleurs, c’est la démocratie qui triomphe, et non l’islamisme.

En France, les observateurs ne voient pas les choses de cette façon. Pour quelles raisons ?

Je suis un homme de gauche, laïque et démocrate, j’ai toujours été fidèle à ces valeurs, je suis même allé en prison pour les défendre. Quand j’entends certaines personnes de la gauche française me considérer littéralement comme un traître, qui a vendu son âme au diable, parce que je travaille avec les islamistes, je me dis que, décidément, elles ne comprennent rien à rien. Nous avons démocratisé le mouvement islamiste, nous l’avons amené à respecter les droits de l’homme et ceux de la femme. Il faut comprendre que nous sommes dans une société plurielle qui ne supporte plus d’être gouvernée par un parti unique. Avec le parti islamiste Ennahda, qui a gagné les législatives, nous essayons de créer une nouvelle culture, celle du pluralisme. Nous sommes sur la bonne voie, si j’en crois le prix que l’institut londonien Chatham House [le cercle de réflexion décerne chaque année une récompense, au nom de la reine d’Angleterre, à une personnalité qui a oeuvré à l’amélioration des relations internationales] vient de remettre à Rachid Ghannouchi [le fondateur d’Ennahda] et à moi-même. Nous succédons à Aung San Suu Kyi.

Pourquoi avez-vous été récompensés ?

Ce prix nous a été décerné parce qu’il a été reconnu que deux hommes, malgré leurs différences idéologiques, ont pu trouver une entente politique et éviter au pays une guerre idéologique. Au lieu d’entrer dans un affrontement entre laïques et islamistes, Ghannouchi et moi avons choisi de travailler ensemble sur des bases claires, sans dépasser certaines lignes jaunes et dans le but d’affronter notre ennemi commun, la pauvreté. Notre débat aura duré presque vingt ans pour réussir à élaborer cette idée commune. On a dit aux islamistes : "Vous voulez une identité arabo-musulmane ? Très bien, pourvu que ce ne soit pas une identité d’enfermement." Nos lignes jaunes sont les droits de l’homme, ceux de la femme et les libertés publiques. Ils ont accepté. Alors, nous avons élaboré un consensus. Il est dommage que la France ne le comprenne pas. Nous aurions fait une erreur en poussant à l’affrontement entre laïques et islamistes. Aujourd’hui, les ennemis numéro un d’Ennahda, ce sont les salafistes. Les Français doivent cesser de voir les laïques comme les bons et tous les autres comme les mauvais. Ou plutôt de considérer qu’on est bon si on ressemble à de petits Parisiens !

Êtes-vous optimiste ?

La question n’est pas de savoir si cela marchera à court terme, il s’agit de faire en sorte que cela se termine bien. En réalité, on ne pourra répondre à ces interrogations que dans dix ou vingt ans. Ce sont des bouleversements géologiques.

Les deux visions, la laïque et l’islamiste, sont-elles conciliables ? La bataille du niqab à l’université et l’affaire Nessma TV, dans laquelle les salafistes ont voulu interdire la projection d’un film parce qu’il personnifie Dieu (Persepolis, de Marjane Satrapi), ne sont-elles pas la preuve qu’ils veulent imposer leur mode de pensée ?

Notre société veut la modernité, les femmes libérées, le tourisme et en même temps elle souhaite préserver et défendre une identité arabo-musulmane. Personne n’est prêt à sacrifier l’un ou l’autre. Nous refusons une société d’extrémistes laïques, ceux que j’appelle les étrangers à l’espace, mais aussi une société salafiste, qui est, elle, étrangère au temps. Nous ne reviendrons pas à Médine. Il n’y a aucune crainte à avoir sur les droits de la femme. Ce sont des acquis dont les fondements ont été posés bien avant l’arrivée du président Bourguiba, qui n’a fait qu’entériner une situation de fait. Personne ne pourra jamais revenir sur ces acquis. Quant à la bataille du voile dans les universités, elle n’est pas le fait d’Ennahda, mais d’une petite fraction dangereuse représentée par les salafistes, que nous combattons. Ils causent des problèmes à court terme, ils peuvent constituer une milice, mais ils ne peuvent pas mettre en danger notre République et notre démocratie. J’ai reçu les chefs salafistes et je les ai avertis que, s’ils utilisent la violence, la République se défendra.

Les relations entre la France et la Tunisie se sont détériorées après la chute de Ben Ali. L’élection de François Hollande ouvre-t-elle de nouvelles perspectives ?

Le comportement de la France pendant et après les révolutions ne m’a pas satisfait. S’il n’y a pas d’ambassadeur de Tunisie à Paris, c’est pour montrer notre mauvaise humeur, de même que je n’ai pas souhaité me rendre à Paris sous l’ancien président. Dans le passé, la France a non seulement apporté son soutien à la dictature, mais elle a également maltraité les jeunes Tunisiens qui sont partis après le 14 janvier 2011 [la chute de Ben Ali - NDLR]. Je rappelle au passage que la Tunisie, pays pauvre, a, elle, accueilli près de 300 000 réfugiés libyens, que nous avons bien traités. Avec l’élection de François Hollande, nos relations vont forcément s’améliorer. Je suis très heureux, car il y a l’espoir d’une coopération d’égal à égal. Je tiens à ce que la France reste notre premier partenaire en Europe. Je suis un francophone et un francophile. J’ai passé un tiers de ma vie en France.

Que reste-t-il de l’Union pour la Méditerranée lancée par Nicolas Sarkozy ?

Son idée était de faire cohabiter des démocraties européennes et des dictatures d’outre-Méditerranée. La méthode était vouée à l’échec. C’était un système bancal : il n’en reste rien. L’Union européenne s’est construite autour des démocraties et elle a pris réellement son envol lorsque les dictatures grecque, espagnole et portugaise ont été balayées. Je compte sur François Hollande pour relancer cette idée autour de la coopération entre démocraties du bassin méditerranéen.

Voir en ligne : Le Point.fr

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