Le mystère des « Bédouins » algériens emprisonnés à Sète
lundi 18 juillet 2011
Morts aux travaux forcés, entre 1845 et 1856, ils n’ont laissé qu’une trace... goudronnée. Aujourd’hui, à Sète (France), on ’appelle la « Rampe des Arabes ». La dénomination de cette rue étonne parfois les touristes. Les « Arabes » ? Quels « Arabes » ? Charles Martel aurait-il traqué les Sarrasins jusqu’aux plages du Golfe du Lion ? Aucune explication ne figure nulle part.
Sète, comme toutes les villes balnéaires françaises, n’est pourtant pas avare en plaques commémoratives... C’est une petite côte très banale. Un raidillon d’une centaine de mètres au bord de la mer. Il grimpe du Môle Saint-Louis — la jetée protégeant des tempêtes le port de pêche — à l’ancienne Route d’ Agde, l’antique comptoir installé par les Grecs à l’embouchure de l’Hérault, un peu plus au sud sur le littoral méditerranéen. Il serpente au-dessous du Cimetière Marin, creusé dans le rocher du Mont Saint-Clair à la fondation de la ville par le Roi Louis XIV, au XVIIe siècle.
Autrefois, on l’appelait la « Montée des Bédouins ». C’était déjà une bizarrerie. Les « Bédouins » ? Quels « Bédouins » ? Une caravane d’Arabie se serait-elle égarée dans les sables du Languedoc ? Il faut remonter loin dans la mémoire sétoise pour résoudre cette énigme faite de non-dits...
La clé du mystère se trouve aux Archives municipales. Cette « Rampe des Arabes » est un témoin de l’époque coloniale. Les « Bédouins » en question sont les fantômes des hommes qui ont édifié ce raidillon il y a un siècle et demi. Des hommes prisonniers. Prisonniers de guerre. Incarcérés à la prison du Fort Saint-Louis, située au bout du Môle, ou au fort Saint-Pierre, dont les remparts abritent désormais le Théâtre de la Mer. Des hommes qui étaient condamnés aux travaux forcés. Astreints à casser des cailloux dans les carrières voisines et à les empiler pour construire cette chaussée. Tous ces forçats, ou presque, étaient Algériens.
« La masse... »
L’histoire de cette rampe remonte, en effet, aux débuts de la conquête de l’Algérie par la France de Louis-Philippe, de la Deuxième République et du Second Empire. Ne reste aujourd’hui de l’existence de ses « cantonniers » très spéciaux, outre cette rue assez raide, que ce qu’en dit, aux Archives locales, la rubrique décès des registres de l’état civil : des patronymes plus ou moins bien retranscrits, des lieux de naissance plus ou moins précis, des identités plus ou moins floues, des matricules en vrac. Ces « Bédouins » s’appelaient Abd El Kader ben Bachidat, Ali ben Ayet, Brahim ben Taiel, Mohamed ben Abdallah, Mohamed ben Gadou, Hamed ben El Abbes, El Hadj Ali Bou Medin, Si Omar ben El Zerrouti, Salah ben Oussin, Tahar ben Hamed, Tatar ben Hamed, etc.(1) Les uns venaient des villes : Alger, Biskra, Bône, Blida, Mascara, Médéa, Oran, etc.
Les autres venaient de villages inconnus des cartes d’état-major. C’étaient tous des gens de modeste condition sociale. Ils étaient paysans, journaliers, marchands de fruits, portefaix, porteurs d’eau, muletiers, maréchaux-ferrants, garçons de café, domestiques. Aux yeux de l’administration pénitentiaire de l’époque, qui distinguait dans ses circulaires, à propos des prisonniers de guerre, « les gens importants » et « la masse des autres », ces Arabes emprisonnés à Sète faisaient partie de « la masse » des déportés sans importance, des indésirables sans intérêt que « la politique » ordonnait toutefois « d’éloigner d’Algérie »(2).
Premiers martyrs
Dans les années qui suivirent la prise de la Smala d’Abd El Kader par le duc d’Aumale, entre 1846 et 1855, à Sète, de ces proscrits, il en est mort 192. Le plus jeune avait 20 ans ; il s’appelait Salem Ben Meftah, fils de Meftah et de Aïcha ; il était né à Médéa et était journalier. Le plus vieux avait 89 ans ; il s’appelait Ben Youssef ben Saïd ; les archives ne disent rien d’autre que son numéro matricule : 189. Premières victimes de la première guerre de la France en Algérie, premiers martyrs des premiers combats des Algériens pour l’indépendance, tous ces laissés-pour-compte de l’histoire ont fini « à la fosse commune du temps » qu’évoquait dans ses chansons le poète sétois Georges Brassens, sans penser à leur tragique destin. La « Rampe des Arabes » est désormais leur mémorial.
-1) Aux Archives municipales de Sète, nous avons relevé une liste de 74 décès mentionnés entre 1846 et 1855. On peut consulter cette liste, à partir d’aujourd’hui, sur le site Internet d’El Watan.
-2) Lire, dans le n° 15-16 de la Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, l’article très documenté du professeur Xavier Yacono (Université de Toulouse-Le Mirail) sur « Les prisonniers de la Smala d’Abd El Kader).
