فداك أبي وأمي يا رسول الله

Shalit, Hamouri, Bernard-Henri Lévy et les intellectuels mercenaires

par Alain Gresh

jeudi 1er juillet 2010

Faut-il tirer sur les ambulances ? Le flop des deux derniers opus de notre philosophe national, malgré une campagne de soutien médiatique, l’appui complaisant du grand quotidien du soir, les mille et une excuses trouvées pour justifier la manière dont il a repris les oeuvres d’un philosophe inventé de toutes pièces, indiquent que Bernard-Henri Lévy glisse déjà inéluctablement vers les bas-fonds de l’oubli.

Et pourtant, il ne faut pas être injuste. L’homme a un vrai talent. Celui de condenser, en peu de pages, l’ensemble des mensonges, des semi-vérités et des contre-vérités sur le conflit israélo-palestinien. Il restera comme celui qui a déclaré, à la veille de la tuerie de neuf humanitaires de la flottille de la paix par l’armée israélienne : « Je n’ai jamais vu une armée aussi démocratique, qui se pose tellement de questions morales. » Chacun de ses textes mériterait une étude approfondie pour mettre en lumière les nouveaux visages de la propagande. Et on peut espérer que les écoles de journalisme mettront à l’étude ses textes pour décortiquer le mensonge ordinaire proféré sous l’habillage de la philosophie, des droits humains et même, dans son dernier texte, de l’ancien Testament.

Publié par Le Point du 24 juin, cet article s’intitule « Trois questions (et réponses) concernant le soldat Shalit ». Le 25 juin, cela fera quatre ans que le soldat franco-israélien Guilad Shalit a été capturé par le Hamas et plusieurs manifestations de soutien se préparent ou se sont déjà déroulées.

Pourquoi tant d’intérêt pour ce soldat, s’interroge Bernard-Henri Lévy ? Parce que, justement, il n’est pas un prisonnier comme les autres. Pourquoi ?

« Car il y a des conventions internationales, déjà, qui régissent le statut des prisonniers de guerre et le seul fait que celui-ci soit au secret depuis quatre ans, le fait que la Croix-Rouge, qui rend régulièrement visite aux Palestiniens dans les prisons israéliennes, n’ait jamais pu avoir accès à lui, est une violation flagrante du droit de la guerre. »

Lévy a raison, il est anormal que la Croix-Rouge n’ait pas accès au prisonnier, c’est une violation du droit de la guerre. Mais comment sont traités les prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes ?

Correspondant du Monde en Israël, Benjamin Barthe écrit le 18 juin, sur le site Médiapart (sur le blog de Pierre Puchot, qui n’est pas en accès libre) :

« Depuis juin 2007, les familles des 1000 Gazawis emprisonnés en Israël sont privées de droit de visite. » Et il ajoute : « L’ignorance à ce sujet est telle que le conseil des ministres des affaires étrangères de l’Union européenne réuni le 14 juin dernier a enjoint au Hamas de laisser le CICR visiter Shalit sans mentionner le cas des Palestiniens. Précision : la décision israélienne n’a pas été prise en représailles au traitement réservé à Shalit. C’est une « mesure de sécurité » dixit la cour suprême en décembre 2009. »

Ignorance, écrit Barthe. Il a bien sûr raison, mais cette ignorance reflète le fait que jamais, dans la pensée coloniale, un Blanc n’équivaut à un basané. Le Blanc a toujours un visage, une famille, une identité ; le basané est sans visage, regroupé dans un collectif anonyme.

Mais Shalit a une autre caractéristique selon Lévy :

« Mais, surtout, surtout, il ne faut pas se lasser de répéter ceci : Shalit n’a pas été capturé dans le feu d’une bataille mais au cours d’un raid, opéré en Israël et alors qu’Israël, ayant évacué Gaza, était en paix avec son voisin ; dire prisonnier de guerre, en d’autres termes, c’est estimer que le fait qu’Israël occupe un territoire ou qu’il mette un terme à cette occupation ne change rien à la haine qu’on croit devoir lui vouer ; c’est accepter l’idée selon laquelle Israël est en guerre même quand il est en paix ou qu’il faut faire la guerre à Israël parce que Israël est Israël ; et si l’on n’accepte pas cela, si l’on refuse cette logique qui est la logique même du Hamas et qui, si les mots ont un sens, est une logique de guerre totale, alors il faut commencer par changer complètement de rhétorique et de lexique. Shalit n’est pas un prisonnier de guerre mais un otage. Son sort est symétrique de celui, non d’un prisonnier palestinien, mais d’un kidnappé contre rançon. Et il faut le défendre, donc, comme on défend les otages des FARC, des Libyens, des Iraniens – il faut le défendre avec la même énergie que, mettons, Clotilde Reiss ou Ingrid Betancourt. »

Vous avez bien lu, Israël était en paix avec son voisin après son évacuation de ce territoire en 2005. Ce que Lévy oublie c’est qu’Israël contrôlait « seulement » les frontières maritimes (empêchant même les pêcheurs d’aller en haute mer), les frontières aériennes et les frontières terrestres (à l’exception de celle avec l’Egypte). Ce qui a amené les Nations unies à déclarer que Gaza restait un territoire occupé. Le blocus auquel ce territoire est soumis en est une preuve supplémentaire.

L’Egypte porte-t-elle une responsabilité dans ce blocus ? Bien sûr répond Christophe Ayad dans « Si BHL était allé à Gaza… », Libération (23 uin), dans une réponse à la tribune de ce dernier publiée par le quotidien le 7 juin (« Pourquoi je défends Israël », accompagnée d’un commentaire complaisant de Laurent Joffrin).

« L’Egypte, note BHL, est “coresponsable” du blocus de Gaza. Il n’ignore pas que les dirigeants égyptiens sont aujourd’hui illégitimes aux yeux de leur propre population. Mais à cette dictature-là, jamais il ne songe à reprocher quoi que ce soit. Seul est fustigé “le gang d’islamistes qui a pris le pouvoir par la force il y a trois ans”. Faut-il rappeler à Bernard-Henri Lévy que le Hamas avait remporté, en 2006, des élections unanimement considérées comme les plus transparentes et pluralistes du monde arabe ? »

Revenons à Lévy et à Shalit, « cet homme au visage d’enfant qui incarne, bien malgré lui, la violence sans fin du Hamas ; l’impensé exterminateur de ceux qui le soutiennent ; le cynisme de ces “humanitaires” qui, comme sur la flottille de Free Gaza, ont refusé de se charger d’une lettre de sa famille ; ou encore ce deux poids et deux mesures qui fait qu’il ne jouit pas du même capital de sympathie que, justement, une Betancourt. Un Franco-Israélien vaut-il moins qu’une Franco-Colombienne ? Est-ce le signifiant Israël qui suffit à le dégrader ? D’où vient, pour être précis, qu’il n’ait pas vu son portrait accroché, à côté de celui de l’héroïque Colombienne, sur la façade de l’Hôtel de Ville de Paris ? Et comment expliquer que, dans le parc du 12e arrondissement où il a fini par être exposé, il soit si régulièrement, et impunément, vandalisé ? Shalit, le symbole. Shalit, comme un miroir ».

Mais alors, le Franco-Palestinien Hamouri, ne devrait-il pas jouir de la sympathie des autorités et de Lévy ? N’est-il pas emprisonné depuis mars 2005, depuis plus longtemps que Shalit ? Mais peu de gens se préoccupent de son sort, et surtout pas Lévy. Depuis que le comédien François Cluzet a évoqué son cas en novembre 2009 devant un Jean-François Copé qui ne savait même pas qui était Hamouri, le silence est retombé.

Et là aussi, on vérifie le deux poids deux mesures, mais pas celui dont parle Lévy. Un Franco-israélien est un Blanc, il mérite notre sympathie ; un Franco-palestinien, dans le fond, ce n’est qu’un Arabe... En avril 2010, un citoyen franco-palestinien est mort d’une crise cardiaque à la frontière entre Gaza et Israël après avoir été retenu plusieurs heures par les autorités israéliennes qui, selon Lévy, ne sont pas en guerre contre Gaza. En avez-vous entendu parler ? Paris a, paraît-il, demandé que toute la lumière soit faite sur ce décès. On attend toujours, comme on attend toujours les mesures françaises contre les nombreuses violations du droit du personnel diplomatique français en Israël ou contre l’utilisation par le Mossad de passeports français pour l’assassinat d’un dirigeant du Hamas dans les Emirats arabes unis.

Une dernière question, qu’il faut poser sans relâche aux autorités françaises : des soldats disposant d’un passeport français ont-il le droit de servir dans une armée d’occupation, dans des territoires que la communauté internationale et la France considèrent comme des territoires occupés ?

L’article de Lévy se termine par un hommage à la position morale d’Israël qui, pour sauver ses soldats, est prêt à les échanger contre des « assassins potentiels », c’est-à-dire des combattants palestiniens ou libanais.

« En 1982 déjà, Israël relâchait 4 700 combattants retenus dans le camp Ansar, en échange de 8 de ses soldats. En 1985, il en remettait dans la nature 1 150 (dont le futur fondateur du Hamas, Ahmed Yassine) pour prix de 3 des siens. Sans parler des corps, juste des corps, d’Eldad Regev et Ehoud Goldwasser, tués au début de la dernière guerre du Liban, qui furent troqués, en 2008, contre plusieurs leaders du Hezbollah dont certains très lourdement condamnés ! »

Rappelons que les combattants arrêtés en 1982 étaient des membres de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et des Libanais qui s’étaient opposés à l’invasion de leur pays par les chars du général Ariel Sharon, invasion qui fit des dizaines de milliers de victimes civiles et déboucha sur les massacres de Sabra et Chatila. Doit-on comprendre des propos de Bernard-Henri Lévy qu’Israël menait, à l’époque aussi, une guerre juste ?

Et quand il évoque des personnes lourdement condamnées par la justice israélienne, que croit-il prouver ? Marwan Barghouti, comme plusieurs autres milliers de Palestiniens ont été aussi condamnés par une justice israélienne aussi « aux ordres » que l’était la justice française du temps de la guerre d’Algérie.

Il y a 70 ans, en 1937, des journalistes et des intellectuels expliquaient que la ville basque de Guernica n’avait pas été détruite par l’aviation nazie mais par les républicains espagnols eux-mêmes. Bernard-Henri Lévy durant la guerre contre Gaza de décembre 2008-janvier 2009 paradait sur un char israélien pour prétendre que les destructions étaient moins graves que ce que l’on prétendait. Il réécrit désormais l’histoire et affirme que, contrairement à ce que clamaient des centaines de milliers d’Israéliens en 1982, la guerre du Liban était une guerre juste et que les combattants qui s’opposaient à cette invasion étaient des terroristes.

Paraphrasant Voltaire sur les mercenaires, on pourrait écrire de lui : « Dieu nous préserve de penser que vous sacrifiez la vérité à un vil intérêt ; que vous êtes du nombre de ces malheureux mercenaires qui combattent par des arguments, pour assurer et pour faire respecter les puissants de ce monde. »

Voir en ligne : Les Blogs du Diplo

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