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Rebiya Kadeer, la "mère des Ouïgours", qui fait peur au régime chinois

LE MONDE - SHANGHAÏ CORRESPONDANT

samedi 11 juillet 2009

Conspué dans la presse officielle chinoise, le nom de Rebiya Kadeer, qu’on vous chuchote loin des oreilles indiscrètes, à Urumqi, où dans les autres villes du Xinjiang, inspire le respect et souvent l’espoir, pour autant que votre interlocuteur ne soit pas un officiel. Et ce rôle qu’on lui prête dans les dernières manifestations d’Urumqi ? Difficile à dire. Sa famille y est sous très étroite surveillance et deux de ses fils purgent de longues peines de prison en représailles à son militantisme.

Rebiya Kadeer, le 6 juillet 2009, à Washington.En revanche, elle fut la première à demander que toute la lumière soit faite sur le meurtre d’au moins deux ouvriers ouïgours dans une usine du Guangdong (sud), il y a deux semaines. Depuis plus de trois ans, Rebiya Kadeer, la "mère des Ouïgours", en exil à Washington depuis sa libération des geôles chinoises en 2005, dénonce la politique de transfert quasi forcé de main-d’oeuvre ouïgoure dans les usines chinoises. "On en voit les conséquences terribles aujourd’hui", nous écrit-elle dans un courriel.

Le Congrès mondial ouïgour, dont elle a été réélue présidente en mai, avait appelé à des manifestations devant les ambassades chinoises à l’étranger le 1er juillet. "En raison du blocage de nos sites en Chine, peu de Ouïgours étaient au courant de nos actions. Ils sont descendus par eux-mêmes dans les rues à Kashgar et Urumqi pour exprimer leur outrage des lynchages de Guangdong", poursuit-elle.

Tout en condamnant "sans appel les actions violentes d’un certain nombre de manifestants ouïgours", Mme Kadeer associe les troubles actuels à "une politique de répression brutale du moindre signe de protestation de la part des Ouïgours, même pacifique".

C’est dans une executive suite de Pennsylvania Avenue à Washington, où est installé son quartier général, à une centaine de mètres de la Maison Blanche, qu’elle nous racontait en 2006 sa mission, qui la porte d’un continent à l’autre. Elle évoque le "génocide culturel", notion qu’elle emprunte volontiers au dalaï-lama lorsqu’il parle du Tibet, et les exactions policières sous prétexte de terrorisme et de séparatisme ; la sinisation à pas de géant, sous couvert de développement économique. Le déni perpétuel de l’autonomie telle qu’elle est pourtant énoncée dans la Constitution chinoise.

Le rôle suspect des forces de l’ordre dans les violences et les arrestations sommaires de Ouïgours dans les jours qui ont suivi la manifestation du 5 juillet 2009 sont un scénario qu’elle connaît. En février 1997, Rebiya Kadeer, femme d’affaires fortunée qui siégeait comme représentante du Xinjiang à la Conférence consultative du peuple à Pékin, se rend à Gulja (Yining en chinois), ville frontalière du Kazakhstan où une manifestation pacifique a été réprimée dans le sang. La ville est bouclée. Mme Kadeer, qui rencontre des témoins, se fera plusieurs fois interpeller, mais son statut embarrasse les autorités. Devant son obstination, la police lui fait même visionner une vidéo où des soldats tirent sur la foule, et compte sur son silence. Mais à Pékin, quelques semaines plus tard, Rebiya Kadeer dénonce, à la tribune de la Conférence, les mensonges de la propagande qui a fait des manifestants de Gulja "des voyous" : "Je leur ai dit qu’ils ne savaient que tuer et réprimer (au lieu) de respecter les droits."

De retour à Urumqi, elle perd son titre de représentante du peuple. Puis l’étau se resserre, jusqu’à son arrestation en 1999 pour avoir révélé des "secrets d’Etat", des articles de presse transmis par fax à son second mari en exil aux Etats-Unis. Après une mascarade de procès, elle croira être condamnée à mort, raconte-t-elle dans son autobiographie, paru en mai dernier en anglais (Dragon Fighter : One Woman’s Epic Struggle for Peace with China, éd. Kales Press).

Sa destinée est assurément peu commune. A 15 ans, elle est mariée à un petit fonctionnaire du parti afin d’aider sa famille, nous confie-t-elle. En pleine révolution culturelle, Rebiya, qui a six enfants, confectionne des tissus qu’elle vend, ce qui lui vaudra d’être arrêtée et de divorcer.

Plus tard, elle propose aux unités de travail de nettoyer leurs vêtements. "A 5 maos le vêtement, j’en faisais jusqu’à cent par jour, en trois mois j’avais mis de côté 4 000 yuans, une fortune à la fin des années 70", nous dit-elle. Elle parcourt les campagnes, troquant des objets chinois contre des peaux revendues aux fourreurs des marchés. Elle se remarie avec Sidik Rouzi, un intellectuel ouïgour qui a fait dix ans de camp de travail. Puis monte un bazar pour femmes à Urumqi, et, dans les années 90, commerce avec les pays frontaliers libérés du système soviétique. "J’étais la première à le faire, il n’y avait pas de concurrence !", reconnaît-elle. La success story de la milliardaire ouïgoure est fêtée dans la presse chinoise. "Ils voulaient m’utiliser. Mais plus je m’enrichissais, plus je prenais conscience que notre peuple souffrait", dit-elle. Dès 1992, ses critiques embarrassent l’homme fort local, Wang Lequan, le secrétaire du parti de la région autonome.

A sa libération de prison en 2005 pour raison de santé et exilée aux Etats-Unis, on la prévient qu’on garde en Chine ses possessions et cinq de ses enfants. Elle a le choix entre le "bonheur" ou le "désastre". Son empire commercial est démantelé, ses fils sont arrêtés juste avant les élections qui la désigneront président du Congrès mondial ouïgour. Mais elle unifie l’opposition ouïgoure en exil, longtemps anarchique.

Avec ses bottines, son tailleur, et deux longues nattes qui dansent de part et d’autre d’un bonnet traditionnel, la frêle petite dame de 63 ans, mère de onze enfants, fait donc très peur à Pékin : "Ils ont peur que nous nous battions de manière pacifique. C’est pour ça que je les effraie. Si quelque chose explose, ils sont contents", assure-t-elle. Rebiya Kadeer figure chaque année sur la liste des personnes proposées pour le prix Nobel de la paix.

Brice Pedroletti

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